RODIN Auguste

Le moyen c'est le modelé : c'est par le modelé que la chair vit, vibre, combat, souffre...
Auguste Rodin



Je donne à l’Etat toute mon œuvre plâtre, marbre, bronze, pierre, et mes dessins ainsi que la collection d’antiques que j’ai été heureux de réunir pour l’apprentissage et l’éducation des artistes et des travailleurs.   Et je demande à l'Etat de garder en l'hôtel Biron qui sera le musée Rodin toutes ces collections, me réservant d'y résider toute ma vie.
Auguste Rodin - Correspondance de Rodin, tome III, 1908-1912, lettre n°103 à Paul Escudier, fin 1909

Modeler le vivant

Modeler le Vivant - Hugues Herpin, Chef du service des affaires stratégiques et événementielles au Musée Rodin

" La galerie Capazza en partenariat avec le musée Rodin a le plaisir de présenter l’exposition Modeler le vivant qui, au travers d’une sélection d’oeuvres de Jeanclos et de Rodin, permet de confronter deux signatures plastiques bien distinctes mais qui se rejoignent souvent dans l’intention.

Le modelage en tant que matérialisation de l’idée première dans l’argile est bien évidemment le trait d’union principal entre ces deux esthétiques. Il est nécessaire de rappeler à cet égard que les deux artistes ont partagé leur vie durant un immense amour pour la matière.

Là où Jeanclos avait coutume de procéder le plus souvent par délicats ajouts de feuilles d’argile, Rodin, lui, se plaisait à travailler "dans la masse" généralement aussi par ajout de matière. Mais de l’intime du geste au caractère universel de leur art, ils partagent tous les deux la même urgence à exprimer la dimension tragique de la destinée humaine.

Dans les deux cas, il est fréquent de discerner sur l’œuvre les traces respectives du travail et les réactions de la matière qui se donnent à voir dans l’argile et que l’on retrouve dans le bronze avec les valeurs tonales qui sont propres à ces deux matériaux. Et puis, il faut souligner l’appétit qui anime les deux hommes lorsqu’ils mettent en oeuvre, chacun avec le vocabulaire qui lui est propre, le principe de déclinaison qui permet à un sujet de résonner sans limite avec lui-même. C’est finalement dans le plâtre que Rodin trouvera sa réponse car il permet le multiple, l’assemblage, l’établissement de variantes et la déclinaison des formes par moulage successif. Jeanclos qui a abordé aussi ce matériau lors de ses années de formation, préférera continuer à tisser ses rêveries somnambuliques dans l’argile.

Rodin a grandi avant tout avec la leçon conjuguée de l’antique et de Michel Ange et c’est vers ces deux pôles qu’il tendra toujours. Finalement c’est bien l’architecture du corps humain qui restera de façon continue au centre de son esthétique, tant l’artiste affectionne de jouer de ses axes, de ses tensions et de ses lignes de force comme autant de vecteurs d’expression, parce que "toute vie surgit d’un centre, puis [...] germe et s’épanouit du dedans au dehors". L’artiste précisera encore à Paul Gsell en 1907 :

"Autrefois je me trompais. Je croyais que les mouvements dramatiques étaient indispensables pour exprimer la vie. J’aimais les gestes qui écartèlent les musculatures. C’était une erreur. La réalité est plus émouvante encore qu’elle est paisible"

Alors, instinctivement et à la recherche d’une forme de synthèse dans son oeuvre, il va vers l’épure.

L’éloignement du sujet permet de privilégier la lecture du volume dans l’espace. Pour les deux artistes, c’est toujours à dessein que les corps disparaissent sous les drapés, les écorces de terre ou les laits de plâtre. Le procédé permet de circonscrire le sujet et tout à la fois d’en conforter davantage le volume. Cela se traduit pour Jeanclos par exemple avec la célèbre série des Dormeurs ou les Kamakura et c’est cette même idée que Rodin cherchera à manifester lorsqu’il supprime l’attribut guerrier de son Age d’Airain, pour une meilleure perception des profils, qu’il enrobe son Balzac dans une robe de chambre (sujet dont la diffusion est de surcroît assurée par les photographies pictorialistes de Steichen) ou qu’il noie la ligne de ses dessins dans l’aquarelle.Le fragment restera également un moyen privilégié de porter la lumière sur le volume "utile".

Bien évidemment, chez Jeanclos, le corps reste davantage en retrait, masqué voire absent. Son mouvement n’est souvent que latent ; il est vrai que l’artiste a reçu de plein fouet les visions d’horreur de l’holocauste dans lesquelles le corps humain n’est synonyme que de souffrances. La réhabilitation sera longue et c’est bien souvent l’indicible douleur de son expérience de la vie qui est symbolisée dans le caractère atonal de ses figures, souvent indifférenciées, tout à la fois neutralisées et protégées par leur enveloppe. Le temps aussi semble s’être arrêté et cette "achronie" apparente installe un peu plus les figures dans l’immanence. Mais toujours, leur délicieuse grâce extatique les éloigne du pathos pour privilégier l’impression simple de la beauté.

Rodin qui a toujours visé l’expression de la vie dans son modelé, cherche à l’inscrire dans une temporalité qui loin de limiter le mouvement à l’instant représenté, lui donne un cadre plus large :

"C’est l’artiste qui est véridique et c’est la photographie qui est menteuse ; car dans la réalité le temps ne s’arrête pas" confiera-t-il.

La présente exposition permet de faire converser deux esprits qui n’ont eu de cesse de traquer une forme de vérité dans l’art avec la sincérité qu’impose pour le créateur le fait de modeler le vivant.

Le mérite en revient essentiellement à la galerie Capazza qui a su organiser cette rencontre. "

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Biographie

1840 Naissance le 12 novembre à Paris de René François Auguste Rodin. 

1854  Convainc son père de l’inscrire à l’École impériale spéciale de Dessin et Mathématiques. Y suit les cours de peinture et de dessin de Horace Lecoq de Boisbaudran. 

1855  Découvre la sculpture, et passe beaucoup de temps à dessiner au Musée du Louvre, au cabinet des Estampes de la bibliothèque impériale et à la Manufacture des Gobelins. 

1857 Il échoue par trois fois au concours d’entrée de l’École des Beaux Arts de Paris.

1860 Réalise sa première sculpture : un buste de son père inspiré des portraits de dirigeants romains durant l’Antiquité.

1864 Début de sa collaboration avec le sculpteur Albert-Ernest Carrier-Belleuse qu’il suivra en Belgique. Il rencontre Rose Beuret. « L’homme au nez cassé » est refusé au Salon

1866 Naissance de son fils Auguste Beuret. 

1870 Il accompagne le sculpteur belge Antoine-Joseph Van Rasbourgh à Bruxelles.
Rentré à Paris, il est mobilisé, puis réformé pour cause de myopie. 

1871 Rejoint Carrier-Belleuse en Belgique, où il s’associera avec Van Rasbourgh.
Rose le rejoint à Bruxelles. 

1874 Participe au décor du Palais des Académies de Bruxelles, peint une série de paysages de la forêt de Soignes. 

1875 Voyage d’étude en Italie et découverte des artistes de la Renaissance. 
Est particulièrement inspiré par l’oeuvre de Michel-Ange.
Il entreprend L’Âge d’airain

1877 Expose L’Âge d’airain à Bruxelles, puis à Paris, où il est accusé d’avoir moulé sa figure sur nature.
Rodin et Rose regagnent la France.
Travaille à la Manufacture de Sèvres jusqu’en décembre 1882.

1880 L’État français achète L’Âge d’airain et lui commande une porte pour le futur musée des Arts Décoratifs : La Porte de l’Enfer

1882 Il exécute les figures d’Adam, d’Ève et du Penseur. 

1883  Rencontre Camille Claudel
Il crée le buste de Victor Hugo. 

1885 La municipalité de Calais lui commande le monument aux Bourgeois de Calais

1886 Crée Le Baiser

1888 L’État commande Le Baiser en marbre. 

1889 Expose avec Claude Monet à la galerie Georges Petit.
Commande du Monument à Victor Hugo pour le Panthéon. 

1891 La société des gens de Lettres lui commande un monument à Balzac. 

1894  Est invité chez Monet à Giverny où il rencontre Cézanne. 

1895  Achète la Villa des Brillants à Meudon et commence à constituer sa collection d’antiques et de peintures.
Inauguration du Monument aux Bourgeois de Calais à Calais. 

1898 Rupture avec Camille Claudel. 

1899 Première exposition monographique à Bruxelles puis aux Pays-Bas. 

1900 Grande exposition Rodin dans un pavillon place de l’Alma à Paris en marge de l’Exposition Universelle. 

1902 Grande exposition Rodin à Prague. 

1904 Première exposition du Penseur (plâtre/grand modèle) à la Société internationale de Londres, puis au Salon de Paris (bronze) 

1905 Rainer Maria Rilke, rencontré en 1902, devient son secrétaire. 

1906 Le Penseur est placé devant le Panthéon. 

1908 Il s’installe à l’hôtel Biron, sur les conseils de Rainer Maria Rilke. 

1909 Inauguration du Monument à Victor Hugo au Palais Royal. 

1911 L’État français lui commande un buste de Puvis de Chavannes pour le Panthéon.
L’Homme qui marche est installé au palais Farnese à Rome.

1914 Fuit la guerre et part avec Rose en Angleterre.
Il séjourne ensuite à Rome. 

1916 Cède en trois donations successives ses collections à l’État.
L’Assemblée Nationale vote l’établissement du musée Rodin à l’hôtel Biron. 

1917 Après avoir épousé Rose le 29 janvier à Meudon, celle-ci meurt le 14 février.
Rodin s’éteint le 17 novembre. 

1919 Le musée Rodin ouvre ses portes au public le 4 août.

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Testament aux jeunes artistes

Jeunes gens qui voulez être officiants de la Beauté, peut-être vous plaira-t-il de trouver ici le résumé d’une longue expérience.
Aimez dévotement les maîtres qui vous précédèrent. Inclinez-vous devant Phidias et devant Michel-Ange. Admirez la divine sérénité de l’un, la farouche angoisse de l’autre. L’admiration est un vin généreux pour les nobles esprits. 

Gardez-vous cependant d’imiter vos aînés. En respectant la tradition, sachez discerner ce qu’elle renferme d’éternellement fécond : l’amour de la Nature et la sincérité. Ce sont les deux fortes passions des génies. Tous ont adoré la Nature et jamais ils n’ont menti. Ainsi la tradition vous tend la clef grâce à laquelle vous vous évaderez de la routine. C’est la tradition elle-même qui vous recommande d’interroger sans cesse la Réalité et qui vous défend de vous soumettre aveuglément à aucun maître. 

Que la Nature soit votre unique déesse. Ayez en elle une foi absolue. Soyez certains qu’elle n’est jamais laide et bornez votre ambition à lui être fidèles.
Tout est beau pour l’artiste, car en tout être et en toute chose, son regard pénétrant découvre le caractère, c’est-à-dire la vérité intérieure qui transparaît sous la forme. Et cette vérité, c’est la beauté même. Étudiez religieusement : vous ne pourrez manquer de trouver la beauté, parce que vous rencontrerez la vérité. 

Travaillez avec acharnement.
Vous, statuaires, fortifiez en vous le sens de la profondeur. L’esprit se familiarise difficilement avec cette notion. Il ne se représente distinctement que des surfaces. Imaginer des formes en épaisseur lui est malaisé. C’est là pourtant votre tâche.
Avant tout, établissez nettement les grands plans des figures que vous sculptez. Accentuez vigoureusement l’orientation que vous donnez à chaque partie du corps, à la tête, aux épaules, au bassin, aux jambes. L’art réclame de la décision. C’est par la fuite bien accusée des lignes, que vous plongez dans l’espace et que vous vous emparez de la profondeur. Quand vos plans sont arrêtés, tout est trouvé. Votre statue vit déjà. Les détails naissent et ils se disposent ensuite d’eux-mêmes. Lorsque vous modelez, ne pensez jamais en surface, mais en relief.
Que votre esprit conçoive toute superficie comme l’extrémité d’un volume qui la pousse par-derrière. Figurez-vous les formes comme pointées vers vous. Toute vie surgit d’un centre, puis elle germe et 
s’épanouit du dedans au dehors. De même, dans la belle sculpture, on devine toujours une puissante impulsion intérieure. C’est le secret de l’art antique.

Vous, peintres, observez de même la réalité en profondeur. Regardez, par exemple, un portrait peint par Raphaël. Quand ce maître représente un personnage de face, il fait fuir obliquement la poitrine et c’est ainsi qu’il donne l’illusion de la troisième dimension. 

Tous les grands peintres sondent l’espace. C’est dans la notion d’épaisseur que réside leur force. Souvenez-vous de ceci : il n’y a pas de traits, il n’y a que des volumes. Quand vous dessinez, ne vous préoccupez jamais du contour, mais du relief. C’est le relief qui régit le contour.
Exercez-vous sans relâche. Il faut vous rompre au métier. 

L’art n’est que sentiment. Mais sans la science des volumes, des proportions, des couleurs, sans l’adresse de la main, le sentiment le plus vif est paralysé. Que deviendrait le plus grand poète dans un pays étranger dont il ignorerait la langue ? Dans la nouvelle génération d’artistes, il y a nombre de poètes qui, malheureusement, refusent d’apprendre à parler. Aussi ne font-ils que balbutier. 

De la patience ! Ne comptez pas sur l’inspiration. Elle n’existe pas. Les seules qualités de l’artiste sont sagesse, attention, sincérité, volonté. Accomplissez votre besogne comme d’honnêtes ouvriers. Soyez vrais, jeunes gens. Mais cela ne signifie pas : soyez platement exacts. Il y a une basse exactitude : celle de la photographie et du moulage. L’art ne commence qu’avec la vérité intérieure. Que toutes vos formes, toutes vos couleurs traduisent des sentiments. 

L’artiste qui se contente du trompe-l’œil et qui reproduit servilement des détails sans valeur ne sera jamais un maître. Si vous avez visité quelque campo santo d’Italie, sans doute avez-vous remarqué avec quelle puérilité les artistes chargés de décorer les tombeaux s’attachent à copier, dans leurs statues, des broderies, des dentelles, des nattes de cheveux. Ils sont peut-être exacts. Ils ne sont pas vrais, puisqu’ils ne s’adressent pas à l’âme. 

Presque tous nos sculpteurs rappellent ceux des cimetières italiens. Dans les monuments de nos places publiques, on ne distingue que redingotes, tables, guéridons, chaises, machines, ballons, télégraphes. Point de vérité intérieure, donc point d’art. Ayez horreur de cette friperie.
Soyez profondément, farouchement véridiques. N’hésitez jamais à exprimer ce que vous sentez, même quand vous vous trouvez en opposition avec les idées reçues. Peut-être ne serez-vous pas compris tout d’abord. Mais votre isolement sera de courte durée. Des amis viendront bientôt à vous : car ce qui est profondément vrai pour un homme l’est pour tous. 

Pourtant pas de grimaces, pas de contorsions pour attirer le public. De la simplicité, de la naïveté ! Les plus beaux sujets se trouvent devant vous : ce sont ceux que vous connaissez le mieux.
Mon très cher et très grand Eugène Carrière, qui nous quitta si vite, montra du génie à peindre sa femme et ses enfants. Il lui suffisait de célébrer l’amour maternel pour être sublime. Les maîtres sont ceux qui regardent avec leurs propres yeux ce que tout le monde a vu et qui savent apercevoir la beauté de ce qui est trop habituel pour les autres esprits. 

Les mauvais artistes chaussent toujours les lunettes d’autrui.
Le grand point est d’être ému, d’aimer, d’espérer, de frémir, de vivre. Être homme avant d’être artiste ! La vraie éloquence se moque de l’éloquence, disait Pascal. Le vrai art se moque de l’art. Je reprends ici l’exemple d’Eugène Carrière. Dans les expositions, la plupart des tableaux ne sont que de la peinture : les siens semblaient, au milieu des autres, des fenêtres ouvertes sur la vie !
Accueillez les critiques justes. Vous les reconnaîtrez facilement. Ce sont celles qui vous confirmeront dans un doute dont vous êtes assiégé. Ne vous laissez pas entamer par celles que votre conscience n’admet pas.
Ne redoutez pas les critiques injustes. Elles révolteront vos amis. Elles les forceront à réfléchir sur la sympathie qu’ils vous portent et ils l’afficheront plus résolument quand ils en discerneront mieux les motifs. 

Si votre talent est neuf, vous ne compterez d’abord que peu de partisans et vous aurez une foule d’ennemis. Ne vous découragez pas. Les premiers triompheront : car ils savent pourquoi ils vous aiment ; les autres ignorent pourquoi vous leur êtes odieux ; les premiers sont passionnés pour la vérité et lui recrutent sans cesse de nouveaux adhérents ; les autres ne témoignent d’aucun zèle durable pour leur opinion fausse ; les premiers sont tenaces, les autres tournent à tous les vents. La victoire de la vérité est certaine. 

Ne perdez pas votre temps à nouer des relations mondaines ou politiques. Vous verrez beaucoup de vos confrères arriver par l’intrigue aux honneurs et à la fortune : ce ne sont pas de vrais artistes. Certains d’entre eux sont cependant très intelligents et si vous entreprenez de lutter avec eux sur leur terrain, vous consumerez autant de temps qu’eux-mêmes, c’est-à-dire toute votre existence : il ne vous restera donc plus une minute pour être artiste. Aimez passionnément votre mission. Il n’en est pas de plus belle. Elle est beaucoup plus haute que le vulgaire ne le croit. 

L’artiste donne un grand exemple.
Il adore son métier : sa plus précieuse récompense est la joie de bien faire. Actuellement, hélas ! on persuade aux ouvriers pour leur malheur de haïr leur travail et de le saboter. Le monde ne sera heureux que quand tous les hommes auront des âmes d’artistes, c’est-à-dire quand tous prendront plaisir à leur tâche.
L’art est encore une magnifique leçon de sincérité.
Le véritable artiste exprime toujours ce qu’il pense au risque de bousculer tous les préjugés établis.
Il enseigne ainsi la franchise à ses semblables.
Or, imagine-t-on quels merveilleux progrès seraient tout à coup réalisés si la véracité absolue régnait parmi les hommes ! 

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