UN MOIS
UN ARTISTE

Georges JEANCLOS
1933 - 1997

J’aime que l’on puisse se perdre entre les plis et
s’insinuer dans les crevasses où le regard s’accroche aux arêtes.
Quel que soit le support, le fond, un dos, une jambe, je veux que le regard plonge
dans ces failles noires. Lorsque la terre s’entrouvre sous l’effet de la dessiccation,
portes entrouvertes sur l’intérieur, l’intimité de la sculpture, failles qui révèlent
les dessous du modelage et laissent apparaître le vide sur lequel je bâtis
Georges Jeanclos

Jeanclos est né à Paris dans une famille juive, il s'appelait alors Georges Jeankelowitsch. 
Un après sa naissance, ils s'installent à Vichy ; ils ne peuvent imaginer alors le rôle que jouera cette ville dans le destin de la France au cours des prochaines années.

En juin 1940, c'est la débâcle militaire, Vichy devient la capitale de l'Etat français, limité à ce qu'on appelle alors la zone libre. Cette fiction s'effondre en novembre 1942, quand l'armée allemande occupe la totalité du territoire. En janvier 1943 est créée la milice, un groupe armé français au service de l'idéal fasciste. 

La famille Jeankelowitsch se réfugie d’abord dans un village ; un jour, en août 1943, l’instituteur vient les prévenir que les Allemands cherchent à les arrêter. La famille s'installe dans une cabane au milieu des bois, les parents s'y terrent et n'en sortent jamais. Pendant un an, c’est donc aux enfants d’aller au ravitaillement dans les villages voisins, où sont installés les militaires allemands.

En août 1944, les Allemands fuient, les Jeankelowitsch peuvent sortir des bois. Mais les jours suivants apportent d’autres expériences traumatisantes. "J’ai vu, au sortir du collège, pendant les purges, les lynchages, la haine, les collabos pendus par les pieds aux réverbères." Peu après viennent les révélations sur les camps d’extermination, les noms d’Auschwitz et de Treblinka prennent leur charge d’horreur et la famille découvre avec effroi la magnitude du désastre auquel elle vient d’échapper : ses membres sont les survivants d’une communauté décimée.

Les coups sont tombés très près : un oncle et une tante de Georges, qui habitaient la ville voisine de Saint-Amand-Montrond, font partie des victimes ; ils ont été arrêtés par les miliciens et massacrés par les membres de la Gestapo. C’est en rapport avec ces événements ("j’ai perdu mon nom en 1945") que, quelques années plus tard, la famille abandonne son nom d’origine et adopte la version francisée "Jeanclos".

C’est en 1947, âgé de quatorze ans, que Jeanclos, qui habite alors à Vichy, choisit avec le plein accord de ses parents de se consacrer à la création artistique : il quitte l’école et entre en apprentissage chez un sculpteur, Robert Mermet, dans la ville voisine de Cusset. Jeanclos reste avec lui jusqu’en 1949, essayant de faire aussi bien que le maître, heureux de voir la terre rouge se soumettre à sa volonté.
Georges Jeanclos entre aux Beaux-Arts de Paris en 1952, il en sort en 1958.

Au sortir de cette école Jeanclos doit accomplir son service militaire : vingt-huit mois ! Il ne sera pas envoyé en Algérie, car son frère y a trouvé la mort en tant que soldat. Il pourra même, pendant son service, concourir pour le prix de Rome ; il gagne le premier prix et, en 1960, part pour la Villa Médicis, où il reste jusqu’en 1964.

Au cours de ces mêmes années il se marie, voit naître ses trois enfants. Rentré en France, il doit gagner sa vie, ce qu’il fait en fabriquant de petites terrines, vendues dans le commerce. En 1965, il devient professeur aux Beaux-Arts du Mans, en 1966 il commence à enseigner aux Beaux-Arts de Paris.

Il décide donc, en 1970, de reprendre le chemin de l’école : il s’installe dans le Marais (ancien quartier juif) et recommence ses études hébraïques.

Ses premières oeuvres à voir le jour sont les dormeurs (1). Le dormeur est modelé à l’aide d’une fine feuille de terre, il est ensuite recouvert d’une seconde feuille, un drap de terre. Tous les dormeurs ont une tête, un visage, mais c’est toujours le même, dépourvu de toute caractéristique particulière : ils sont sans âge ni sexe, peuvent figurer indifféremment hommes ou femmes, adultes ou enfants.

La seconde figure qui viendra habiter l’œuvre de Jeanclos est l’urne (2).
Ces œuvres naissent en réaction à la mort du père de Jeanclos, en 1976. Pendant un an, le fils ira à la synagogue réciter le kaddish, cette prière en honneur des morts dont, sans même comprendre son sens exact, il éprouve le besoin.
Les personnages enfermés dans les urnes, dont on aperçoit une partie de la tête, parfois une main, dont on devine un coude, un pied.

Dès 1979, il entreprend, tous les ans, de grands voyages qui le conduisent dans tous les pays du monde, en Amérique latine, en Afrique, en Asie. C’est le Japon qui laissera sur lui l’impact le plus fort : il lui donnera une nouvelle figure, appelée par Jeanclos Kamakura (3), par référence à la capitale du Japon au Moyen Age.

Alors que les dormeurs, les habitants des urnes, les Kamakuras étaient des images rêvées de lui-même, d’un être isolé se tenant à la marge de la vie ou immergé dans la contemplation de son jardin intérieur, désormais il montre des personnages qui se touchent, se parlent, participent à une histoire.

A partir de ce moment de son évolution, Jeanclos fera du couple (4) l’un de ses motifs de prédilection.
Au cours des années précédentes, il représentait parfois plusieurs personnages ensemble, deux dormeurs sous la même couverture, deux corps enfermés dans la même urne, ou même deux Kamakuras recouverts du même tissu.

En 1985, Jeanclos perd sa mère. Cet événement se répercute aussi dans son œuvre, en l’amenant à y introduire un élément nouveau : les barques (5). Une fois de plus, il s’agit d’une rencontre entre l’expérience intérieure et une forme reçue d’ailleurs : il pense aux barques funéraires que l’on trouve dans les tombes égyptiennes.

Un autre événement se produit à la même époque dans l'existence de Jeanclos, qui transformera son oeuvre : ses sculptures commencent à être connues. Il est sollicité par divers organismes publics qui lui font la commande d'oeuvres monumentales destinées à rester en plein air. 

La première grande commande publique lui est adressée en 1983 : on lui demande de sculpter un monument en hommage à Jean Moulin, le dirigeant de la Résistance.
La seconde grande commande, Jeanclos la reçoit en 1985 :  on lui demande de compléter le tympan du portail d’une église gothique du XIIe siècle, Saint-Ayoul à Provins. Il accepte avec enthousiasme ; ce travail l’occupera pendant cinq ans.

En 1992, Jeanclos reçoit la commande d’un monument commémoratif, à placer au lieu dit Guerry, aux environs de Bourges, où, cinquante ans plus tôt, son oncle et sa tante avaient été précipités, à côté de dizaines d’autres Juifs, dans de profonds puits où ils sont morts d’étouffement.
Le monument bouleversant sera terminé en 1994 et il se compose de deux colonnes. La première accueille les corps qui tombent ; la seconde contient ceux qui remontent à la surface.

Jeanclos ne s’est pas contenté de représenter le crime, il a voulu figurer aussi une résurrection. Ces deux colonnes s’appellent La Chute et La Montée des corps. Ce sont ces deux mouvements qui donnent sens à cette oeuvre.

En 1996, Jeanclos est atteint d’un cancer à la gorge – qui l’emportera l’année suivante. En convalescence, il se dépêche de terminer une nouvelle commande publique, le portail de la cathédrale Notre-Dame-de-la-Treille à Lille.
Biographie réalisée avec l'aide de passages du texte "La force de la fragilité" de Tzvetan Todorov

  • COMMANDES PUBLIQUES (sélection)

-1983-84 : Monument à la Mémoire de Jean Moulin, Champs Elysées, Paris.
-1985 : Porte du Ministère des Finances, Bercy, Paris.
-1985 : Tympan du portail de l’église Saint-Ayoul, Provins.
-1989 : Fontaine de la Place Stalingrad, Paris
-1992 : Bas-relief du collège de Carrières-sur-Seine.
-1993 : Décoration du portique d’entrée de l’hôtel départemental de police, Toulouse.
-1994 : Monument commémoratif de la tragédie des Puits de Guerry.
-1996 : Fontaine de Saint-Julien-le-Pauvre, square Viviani, Paris
-1996 : Portail de la Cathédrale Notre-Dame-de-la-Treille, Lille

  • COLLECTIONS PUBLIQUES (sélection)

-Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris
-Fond National d'Art Contemporain
-Musée des Beaux-Arts, Lyon
-Musée Cantini, Marseille
-Musée d’Ixelles, Bruxelles
-Fondation Johnson, Etats-Unis
-Jewish Museum, New York City, Etats-Unis
-Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme, Paris
-Centre culturel de l’Yonne, Auxerre
-Musée de Cambrai
-Fondation du Judaïsme Français, Paris
-Musée d’Israël, Jérusalem
-Musée de Tessé, Le Mans
-Royal Ontario Museum, Toronto, Canada
-Azabu Juban Community Stores, Pedestrian Sidewalk, Japon
-Institut du Monde Arabe, Paris

GEORGES JEANCLOS NOUS PARLAIT DE SON TRAVAIL

Ces pièces sont montées dans une technique qui tient du tournage et du modelage. Les plaques de terre étirées au sol, telles des briques souples, sont montées les unes sur les autres et mises en forme jusqu’à ce qu’elles évoquent l’âme de la sculpture.

C’est alors qu’intervient cette gestuelle où le mouvement du bras devient l’outil de tous les plissés, le plus efficace : la force, la vitesse et la distance, faisant partie intégrante d’une technique où l’éventail de tous les gestes possibles se répercute en textures d’une variété infinie ; le voile de terre devenant la partie visible, la trace d’un geste qui n’aura eu aucun contact avec l’objet, révélant en transparence les dessous de la sculpture ; distance physique, lieu de création dont Pollock avait déjà fait l’expérience.

Ce n’est plus le seau percé mais la paume ouverte, le bras et le torse qui, dans un mouvement de rotation, élèvent du sol cette argile dans un jet dont la violence calculée ponctue l’oeuvre commencée sous la pression du pouce contre les parois blanches des moules à pièces, technique venue des grottes chinoises et de Tanagra.

J’ai découvert la valeur du vide au contact de l’Orient, au Japon. Ce qui était vertige, creux, est devenu partie intégrante de l’oeuvre, matériau subtil au même titre que le plein, volume saillant du bas-relief. Le vide qui sépare et relie les masses, mise en forme de l’espace autour des corps, passage obligé dans le bas- relief, tenir à distance les figures que l’on a toujours tendance à grouper dans le carré ou le rectangle. Cette notion du paysage dans la sculpture me fascine chez Ghiberti et chez Donatello.

Georges Jeanclos est un artiste permanent de la galerie depuis 1992, nous avons eu l'honneur d'organiser sa dernière grande exposition personnelle de son vivant en 1995.
Nous vous donnons rendez-vous prochainement à la galerie pour découvrir l'exposition Georges Jeanclos - Auguste Rodin : Modeler le vivant.

POUR EN SAVOIR PLUS

ouvrages jeanclos.jpg

Si vous souhaitez en savoir plus sur cet immense artiste nous vous conseillons trois ouvrages, que vous pourrez retrouver sur notre internet en cliquant ici :

- Georges Jeanclos, Tzvetan Todorov. Livre édité en 2011 lors de l'exposition hommage à la galerie

- Georges Jeanclos - Murmures, Christian Noorbergen. Catalogue de l'exposition en partenariat avec le Palais Jacques Coeur de Bourges en 2017

- Georges Jeanclos - Auguste Rodin : Modeler le vivant, Eike Schmidt. Catalogue de l'exposition visible prochainement à la galerie en partenariat avec le Musée Rodin


Découvrez le sculpteur Georges Jeanclos à
t ravers ses œuvres, ses réalisations monumentales, ses textes grâce au film Georges Jeanclos - Sculpteur d'humanité d'Equipage Media en cliquant ici

Toutes les photographies ont pour crédit photo : ©Galerie Capazza


Pour un meilleur affichage, merci de tourner votre téléphone.