LENOIR Jérémie, Photographie

Entre la nécessité de capturer le réel et celle de sa transfiguration en tableaux, mes photographies tentent d’apporter à nos territoires contemporains un réalisme nouveau.


Plus qu’une sélection d’images, mes projets s’organisent autour d’une sélection précise de lieux. En choisissant de se déplacer en avion plutôt qu’en hélicoptère, il est financièrement possible de réaliser un grand nombre de survols de chaque espace (au moins une quinzaine) tout au long d’une ou plusieurs années. Chaque cession permet ensuite de reprendre des photographies, d’affiner les cadrages parfois de quelques millimètres, et ainsi de redessiner petit à petit les paysages comme l’on ferait des esquisses ou des croquis. Mes projets ont ainsi été abordés plus à la manière d’un peintre que d’un photographe, afin d’une part que le point de vue aérien ne reste qu’un outil, mais également pour faire émerger dans les images des influences picturales puisées dans la peinture. Cette démarche a permis de véritablement épuiser les lieux ; en se les appropriant et en suivant leur évolution au fil des saisons, ils devenaient dans l’objectif de plus en plus simples, évidents et abstraits.

LENOIR Jérémie, MARGES 2010/2015

Produit des processus politiques et économiques, le paysage contemporain évolue aujourd’hui jusqu’à disparaître dans son assujettissement. Les «tiers paysages» ou les «non lieux» de Marc Augé se multiplient avec analogie à grande échelle, alors que les périphéries saturées des villes se cloisonnent dans des architectures impersonnelles et déshumanisées. «Lorsqu’un paysage a perdu sa cohérence, disait Alain Buttard, le seul sens que puisse lui donner un photographe, c’est celui de la cohérence perdue!». Lauréat de la Bourse de la fondation Mécène et Loire et de la fondation Art et Mécénat en Entreprise à Evry, mes divers travaux proposent de questionner les relations politiques, économiques et culturelles à l’œuvre entre les hommes et les paysages.

 

Regroupant les projets Entre Loire et Océane, White Spaces, L’autre Paris et Zéropolis, l’exposition MARGES se focalise sur les territoires frontières entre villes et campagnes. Ces espaces de tensions, ces zones en «marge» révèlent l’évolution de nos paysages et questionnent, à travers eux, l’identité que nous nous construisons. Au sein de ces espaces vernaculaires – respectivement la vallée de la Loire autour d’Angers, l’Orléanais, les extrémités de l’Ile de France et la ville de Las Vegas – mes études photographiques tentent de renouveler les postulats émis par la DATAR et le géographe américain John B. Jackson dans les années 80. Les prises de vues qui les composent n’ont pas de sujet propre ou d’intention visant une représentation objective d’une «vérité» du paysage. Composant une mise à distance ontologique, le point de vue aérien est utilisé comme outil et non comme finalité, permettant ainsi, au travers d’un parti pris pictural très fort, de se dégager des codes de la discipline. S’inscrivant dans la sérialité, les photographies font sens et corps sans individualité grâce au respect d’un protocole de réalisation rigoureux, à la sélection précise des lieux capturés, et au dessin de cadrages volontairement désorientants. L’abstraction, la platitude et la neutralité sont ici revendiqués comme interfaces entre le fond et la forme des sujets, construisant minutieusement ce que Barthes nommait des «photographies pensives».

 

Cette transfiguration du paysage enregistré en tableau abstrait conduit tout d’abord à remettre en question le médium photographique dans sa capacité à retranscrire le réel. L’instauration d’une véritable confusion entre photographie et peinture invite à porter sur les paysages un regard nouveau, singulier et sensible. La suppression d’éléments majeurs – le ciel, la ligne d’horizon ou les infrastructures identifiables – nous perd dans un univers irréel que nous ne parvenons plus à reconstituer mentalement de notre point de vue familier. Dès lors, il ne reste de la réalité que des géométries radicales ou des textures indécises, des lignes totalitaires ou des frontières confuses. Pour quitter la dialectique imaginaire des formes et des couleurs, nous devons décrypter l’image afin d’accéder à la compréhension de sujets issus d’un monde que nous savons réel, mais que nous ne pouvons immédiatement accepter.

 

Dans un second temps, la conjugaison du point de vue aérien et de l’abstraction permet d’interroger la capacité de nos territoires contemporains à délivrer une quelconque forme d’intelligibilité. Que regardons-nous ? Que faisons-nous ? Que construisons-nous ? Le choix des lieux et de leur représentation nous renvoie à la contemplation fascinée du chaos tout en proposant, dans leur rendu, une tentative de réconciliation avec une possibilité du paysage. Dénigrés comme «lieux» à part entière, les espaces ici capturés se transforment en objets portant dans leur forme un engagement social et révélant, comme dans les productions d’Holger Trülzsch, «une matrice» de notre société.

 

Entre la nécessité de capturer le réel et celle de sa transfiguration en tableaux, mes photographies tentent ainsi d’apporter à nos territoires contemporains un réalisme nouveau.

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PROTOCOLE DE REALISATION

Toutes les images des corpus ont été enregistrées à une altitude identique de 1500 pieds, c’est-à-dire à environ 450 mètres du sujet. Après la délimitation de l’espace géographique étudié, la fixation de cette altitude est la première donnée du protocole de prise de vues. En travaillant avec une optique fixe, elle permet une régularité et une grande précision dans le traitement des échelles entre chaque photographie. L’expérience a aussi montré qu’à une altitude inférieure les détails s’identifiaient trop rapidement, et qu’à une altitude supérieure les effets de matière et le rapport à la taille humaine se perdaient.

 

La troisième donnée du protocole est l’heure de la prise de vue ; elle participe, comme l’altitude, à la rigueur nécessaire pour obtenir une série d’images cohérentes. Ainsi, toutes les photographies ont été réalisées autour de midi, lorsque le soleil est au zénith et que la lumière ne peut être utilisée de façon habituellement esthétisante. C’est à ce moment du jour que la colorimétrie obtenue est la plus neutre, la lumière du soleil écrasant alors tous les reliefs, toutes les ombres, toutes les couleurs. De cette façon, les images ont un rendu très plat, à la façon des Becher ou de Stéphane Couturier par exemple qui travaillaient avec des ciels couverts. Cette platitude revendiquée permet d’accentuer le trait commun du lieu photographié et de mettre en avant son sens plutôt que sa représentation. Elle se trouve même renforcée par le choix d’une technique d’impression directe sur la matière brute, qui accentue le rapport essentiel dans les photographies à la matière et à la texture.

 

Rien dans mes photographies n’est altéré, ajouté ou supprimé.

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