Les jardins invisibles désignent pour moi, cet espace intime où s’invente un langage qui ne passe pas par les mots. C’est un lieu intérieur, fait de rythmes, de répétitions, de silences et de respirations. Considérer la fibre comme une matière vivante, mouvante, qui évolue et nous présente des réalités variées selon ses applications constitue le coeur de ma recherche. La trame est tissu qui compose tout ce qui nous entoure. Elle est un rythme, une répétition graphique, elle est structure, cellule, corps, architecture. L’impression est une forme d’analyse, une manière de mettre à nu une organisation interne, un squelette. C’est ce langage que j’ai choisi d’étudier, celui dans lequel chacune des fibres que j’utilise représente une lettre dans mon alphabet.
Au commencement de ma recherche sur la trame il y a l’envie de travailler la matière fibre, d’en faire un ouvrage, un corps. Cette intimité avec la fibre, je la dois aux femmes de ma famille. Leur savoir-faire a façonné ma relation au fil. De cette transmission, j’ai gardé le goût pour les matériaux bruts et l’artisanat, l’importance de la persévérence et du travail bien fait.
J’ai commencé à estamper mes ouvrages en fibres avant tout parce que je voulais trouver le point de rencontre entre deux expressions qui s’étaient ancrées en moi : le tissage et l’estampage. C’est à ce moment là que mes sculptures de fibres se sont transformées en corps matriciels endossant alors un rôle d’outil dont la fonction est de révèler leurs empreintes sur le substrat. Chaque fibre — jute, chanvre, coton, lin ou laine — porte une identité, une singularité plastique.
Je me sens proche des artistes du groupe Support/Surface : le matériau comme langage, la déconstruction du support, la mise en avant du geste sont des problématiques qui résonnent profondément en moi. Dans mon travail, la fibre dessine. Les corps matriciels convoquent quelque chose de très intime : ils prolongent un langage que je continue d’explorer par la répétition, la variation et la transformation.
En découpant et retressant mes estampes, je choisis de recouvrir certaines parties de l’impression pour en révéler d’autres. Ce processus permet de rendre visibles des formes et des rythmes contenus dans l’estampe de la trame. Cette partie de mon travail fait écho aux recherches de René Passeron sur ce qu’il nomme ses In-images : des images présentes dès l’origine, mais qu’il faut découper pour les faire apparaître pleinement.